huiles essentielles et alzheimer

Huiles essentielles et Alzheimer : le paradoxe olfactif que personne n’explique

Une contradiction que tout le monde répète sans la voir

Ouvrez n’importe quel article grand public sur l’aromathérapie et la maladie d’Alzheimer. Vous y lirez presque toujours les deux mêmes affirmations, à quelques lignes d’intervalle :

  1. La quasi-totalité des patients Alzheimer — on cite souvent le chiffre de 95 % — présente une altération de l’odorat, parfois avant même les premiers troubles de la mémoire.
  2. Les huiles essentielles agiraient sur ces patients par la voie olfactive, en stimulant le système limbique.

Ces deux phrases coexistent partout. Elles sont pourtant difficilement compatibles : on justifie une approche olfactive chez des patients dont la maladie détruit précisément l’olfaction.

Cette contradiction n’est pas anecdotique. Elle touche au mécanisme même de ce que l’on prétend faire. Et quand on suit la question jusqu’au bout dans la littérature, on découvre quelque chose de plus intéressant que l’argumentaire habituel : la réponse la mieux documentée dont nous disposons aujourd’hui ne parle ni d’olfaction, ni même de pharmacologie.

Docteure en pharmacie depuis plus de quinze ans, titulaire d’un DU de phyto-aromathérapie scientifique et intervenant en CHU comme en EHPAD, je propose ici une synthèse fondée uniquement sur des travaux sourcés et vérifiables. L’exigence est simple : distinguer à chaque fois ce qui est démontré, ce qui est suggéré, et ce qui a été démenti — y compris lorsque cela contrarie le discours dominant du secteur.

À lire avant tout. Cet article présente une analyse de la littérature scientifique. Il ne constitue pas une recommandation thérapeutique et ne remplace en aucun cas un avis médical. Toute utilisation d’huile essentielle chez une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer doit être discutée avec le médecin traitant ou le gériatre, en particulier en cas de traitement en cours. L’aromathérapie n’est pas un traitement de la maladie d’Alzheimer et ne se substitue à aucune prise en charge médicale.

1. Une discipline qui s’appuie sur une littérature réelle, mais inégale

L’aromathérapie médicale doit beaucoup aux travaux de René-Maurice Gattefossé, chercheur lyonnais qui, dès la première moitié du XXe siècle, a le premier théorisé l’étude scientifique des propriétés des molécules aromatiques. Cette exigence reste d’actualité.

La littérature sur l’aromathérapie et les maladies neurodégénératives progresse, mais elle demeure hétérogène. Certaines études sont précliniques — in vitro ou sur modèle animal. D’autres sont de vrais essais cliniques randomisés chez l’humain, avec des échantillons souvent modestes. Le niveau de preuve varie fortement d’un travail à l’autre, et la qualité méthodologique plus encore.

C’est pourquoi chaque étude citée ici est accompagnée de son statut réel. Présenter un socle de preuve uniforme là où il n’en existe pas serait la première des malhonnêtetés.

2. Ce que la voie olfactive fait réellement — et ce qu’elle ne fait pas

Commençons par ce qui est solidement établi en neurosciences, indépendamment de toute huile essentielle.

Contrairement aux médicaments par voie orale, qui doivent franchir le métabolisme hépatique de premier passage puis la barrière hémato-encéphalique, les molécules aromatiques volatiles inhalées empruntent une voie plus directe. Les neurones récepteurs olfactifs, situés dans l’épithélium nasal, transmettent l’information sans relais synaptique intermédiaire vers le bulbe olfactif, puis vers le système limbique — la zone qui regroupe l’amygdale, siège des émotions, et l’hippocampe, siège de la mémoire.

Or ce sont exactement les structures touchées précocement dans la maladie d’Alzheimer. Cette proximité anatomique, que nous détaillons dans notre formation en aromathérapie scientifique, explique l’intérêt porté à l’olfaction comme voie d’administration.

Mais elle explique aussi le problème. Si l’épithélium nasal et le bulbe olfactif sont eux-mêmes altérés par la pathologie — ce qui est le cas dès les stades précoces — la voie d’accès privilégiée est dégradée au moment même où l’on voudrait l’emprunter.

Deux réponses sont possibles. La première, pharmacologique : l’effet passerait par une absorption systémique indépendante de la perception consciente. La seconde, que la littérature récente rend plus probable : une part importante de l’effet observé ne serait pas attribuable à l’huile elle-même. Examinons les deux.

3. Piste pharmacologique : un effet indépendant de la perception de l’odeur

Takahashi et ses collègues (2014) ont travaillé sur un modèle murin pour explorer le mécanisme anxiolytique de la lavande inhalée. Ils ont observé une augmentation des taux de sérotonine dans le cortex préfrontal, le striatum et l’hippocampe — que les souris testées perçoivent ou non l’odeur.

Ce détail méthodologique compte : il indique que l’effet observé chez l’animal n’est pas un simple effet lié à la perception consciente d’un parfum agréable, mais qu’il passe par une action neurochimique propre aux molécules absorbées.

Un argument convergent vient de l’étude de Moss et Oliver (2012), qui ont exposé vingt volontaires sains à une diffusion de romarin en cabine fermée avant de doser leur concentration plasmatique en 1,8-cinéole. Le fait que le cinéole soit dosable dans le sang après simple inhalation démontre une absorption systémique réelle. Les auteurs ont relevé une corrélation dose-dépendante entre cette concentration sanguine et les performances cognitives, et émis l’hypothèse d’un ralentissement de la dégradation de l’acétylcholine.

Ces données sont réelles, mais leur portée est limitée : un modèle murin, et une corrélation chez des volontaires sains — pas chez des patients. Elles établissent qu’une voie non perceptive existe. Elles n’établissent pas qu’elle produit un bénéfice clinique.

4. L’essai qui semblait tout résoudre — et sa réfutation par sa propre équipe

C’est ici que le dossier devient réellement instructif, et c’est le passage que la quasi-totalité des articles francophones ignore.

L’essai de 2002 : un résultat spectaculaire

Ballard, O’Brien, Reichelt et Perry publient en 2002 dans le Journal of Clinical Psychiatry un essai en double aveugle contre placebo chez 72 personnes résidant en établissement de soins britannique (NHS), présentant une agitation cliniquement significative dans un contexte de démence sévère.

Le protocole retient l’attention : l’huile essentielle de mélisse (Melissa officinalis) était incorporée à une lotion appliquée en massage sur le visage et les bras, deux fois par jour. Le groupe contrôle recevait un massage identique à l’huile de tournesol. Voie cutanée, donc — aucune olfaction requise.

Les résultats, mesurés sur l’échelle de Cohen-Mansfield (CMAI) :

  • 60 % des patients du groupe actif (21/35) présentent une réduction d’au moins 30 % du score d’agitation, contre 14 % (5/36) sous placebo.
  • Réduction moyenne de l’agitation : 35 % sous mélisse contre 11 % sous placebo (p < 0,0001).
  • Amélioration significative de la qualité de vie : moins de temps en retrait social, davantage d’activité constructive.
  • Aucun effet indésirable significatif.

Pendant près de dix ans, cet essai a été — et reste, sur la plupart des sites francophones — présenté comme la preuve clinique de référence de l’aromathérapie dans la démence.

L’essai de 2011 : la même équipe ne retrouve pas son résultat

En 2011, Burns, Perry, Holmes, Francis, Morris, Howes, Chazot, Lees et Ballard publient dans Dementia and Geriatric Cognitive Disorders un essai conçu pour trancher. Notez la composition : Elaine Perry et Clive Ballard, auteurs de l’essai de 2002, sont aux commandes. Ce n’est pas une équipe concurrente cherchant à démolir un résultat gênant — c’est la même équipe qui met sa propre découverte à l’épreuve. C’est ainsi que la science est censée fonctionner, et c’est suffisamment rare pour être souligné.

Le design est nettement supérieur : essai randomisé, double aveugle, groupes parallèles, contre placebo, réparti sur trois centres spécialisés de psychiatrie du sujet âgé en Angleterre, avec 114 participants randomisés. Les patients, résidant en établissement, présentaient une maladie d’Alzheimer probable ou possible et une agitation cliniquement significative (score CMAI ≥ 39), sans antipsychotique ni anticholinestérasique depuis au moins deux semaines.

Trois bras : aromathérapie active et médicament placebo ; médicament actif (donépézil) et aromathérapie placebo ; double placebo.

Le détail méthodologique décisif. Le critère principal était l’échelle d’agitation de Pittsburgh (PAS), une échelle observationnelle. Pour garantir l’aveugle, les évaluateurs devaient porter des pince-nez.

Cette précaution, apparemment triviale, est en réalité le cœur du problème. Une huile essentielle sent. Dans un essai où l’évaluateur perçoit l’odeur, il sait qui reçoit le traitement actif : l’aveugle est rompu, et le biais devient inévitable sur des échelles comportementales fondées sur l’observation.

Le résultat

Aucune différence significative entre aromathérapie, donépézil et placebo, ni à quatre semaines, ni à douze semaines. L’aromathérapie comme le donépézil ont été bien tolérés.

Mais le résultat le plus parlant est ailleurs : des améliorations substantielles ont été observées dans les trois groupes — 18 % sur la PAS et 37 % sur l’inventaire neuropsychiatrique (NPI) sur douze semaines.

La conclusion des auteurs est explicite : avec un design rigoureux garantissant l’aveugle, rien n’indique que l’aromathérapie à la mélisse soit supérieure au placebo ou au donépézil dans le traitement de l’agitation chez le patient Alzheimer. Et l’ampleur de l’amélioration dans le groupe placebo souligne les bénéfices non spécifiques potentiels du toucher et de l’interaction.

Ce qu’il faut en retenir, honnêtement

Trois choses, et aucune ne doit être escamotée.

Premièrement, le donépézil non plus n’a pas fait mieux que le placebo. Il serait malhonnête de conclure à un échec propre à l’aromathérapie : dans cette population, sur ce critère et sur cette durée, le médicament de référence n’a pas davantage démontré sa supériorité. Le problème posé est celui de l’évaluation de l’agitation en général, pas celui des huiles essentielles en particulier.

Deuxièmement, l’effet observé en 2002 était probablement réel — mais mal attribué. Les patients allaient mieux. Ils vont d’ailleurs toujours mieux en 2011, dans les trois bras. Ce qui change, c’est l’explication : ce n’est pas la molécule qui portait le bénéfice, c’est très probablement le protocole qui l’entourait — deux massages quotidiens du visage et des mains, une attention individuelle régulière, un contact humain répété auprès de personnes qui en reçoivent souvent très peu.

Sur ce point, la donnée rejoint ce que l’on observe sur le terrain. En EHPAD, la différence entre un résident à qui l’on applique une préparation en quelques secondes et un résident à qui l’on consacre dix minutes de massage des mains, chaque jour, à heure fixe, ne se joue pas au niveau de la composition biochimique du flacon.

Troisièmement, et c’est le point essentiel : ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Une amélioration de 37 % du NPI reste une amélioration de 37 %, obtenue sans médicament, sans effet indésirable, et sans les risques bien documentés des antipsychotiques — que les auteurs rappellent d’ailleurs en introduction, avec une estimation de 1 800 accidents vasculaires cérébraux et 1 600 décès excédentaires au Royaume-Uni.

Le paradoxe olfactif trouve ici sa résolution la plus solide, et elle est inattendue : le débat sur la voie d’administration passe largement à côté du sujet, parce que l’élément actif le mieux démontré dans cette indication n’est pas l’huile essentielle, c’est la relation de soin qui l’accompagne.

5. Relire les autres études à la lumière de l’aveugle

Ce que Burns et ses collègues démontrent sur la mélisse oblige à réexaminer les autres travaux avec une seule question en tête : l’évaluateur pouvait-il sentir l’huile ?

Lavande — Lin et al. (2007). Essai randomisé en cross-over sur huit semaines chez 70 patients déments, dont 63 % atteints de la maladie d’Alzheimer. Lavande diffusée près de l’oreiller contre huile de tournesol placebo, avec inversion des groupes. Amélioration rapportée de l’agitation, de l’agressivité, de l’irritabilité et des troubles du comportement nocturnes, sans effet indésirable. C’est une donnée clinique réelle — mais l’aveugle y est structurellement fragile, puisqu’une lavande diffusée dans une chambre est parfaitement perceptible par le personnel évaluateur. Le biais neutralisé par les pince-nez en 2011 s’y applique pleinement.

Johannessen (2013). Étude de terrain en maison de retraite norvégienne, sur l’errance nocturne. Méthodologiquement faible par construction : rapports infirmiers, pas de groupe contrôle. À considérer comme un retour d’expérience, pas comme une preuve.

Jimbo et al. (2009). L’étude japonaise la plus citée du domaine, et la plus déformée. Vingt-huit personnes âgées, dont 17 atteintes d’Alzheimer. Une période contrôle de 28 jours, 28 jours d’aromathérapie, puis 28 jours de wash-out. La diffusion suivait un rythme circadien délibéré : romarin et citron le matin, sur une logique de stimulation ; lavande et orange le soir, sur la logique inverse d’un retour au calme. Évaluation par quatre échelles japonaises validées (GBSS-J, FAST, HDS-R, TDAS), à quatre temps distincts. Les auteurs rapportent une amélioration des fonctions cognitives, notamment de la capacité d’abstraction.

Ce que cette étude n’est pas : un essai randomisé contre placebo. Pas de groupe contrôle parallèle — chaque patient est son propre témoin. Effectif très faible. Aucun aveugle. C’est une étude pilote, présentée comme telle par ses auteurs, dont l’intérêt tient à l’hypothèse structurée qu’elle propose — le rythme circadien de la diffusion — bien plus qu’à une démonstration d’efficacité. C’est l’inverse exact de l’usage qui en est fait en ligne.

Le mécanisme de la lavande, au passage. Une étude in vitro de 2017 a testé l’affinité de la lavande et de ses composants (linalol, acétate de linalyle) sur plusieurs cibles pharmacologiques : affinité pour les récepteurs NMDA du glutamate et pour le transporteur de la sérotonine, mais aucune affinité pour les récepteurs aux benzodiazépines. L’idée reçue d’une action « benzodiazépine-like » sur les récepteurs GABA, que l’on lit y compris sur des sites professionnels, n’est pas soutenue par ces données.

6. Romarin et menthe poivrée : un faisceau d’indices, pas une preuve

Le romarin à chémotype cinéole (Rosmarinus officinalis) est l’huile la plus étudiée pour un usage cognitif.

Outre l’étude de Moss et Oliver déjà évoquée, Al-Tawarah et al. (Nutrients, 2023) ont testé le romarin à cinéole et la menthe poivrée (Mentha piperita), seuls et combinés, chez des rats rendus amnésiques par la scopolamine — modèle standard des troubles mnésiques de type Alzheimer — avec un groupe de référence traité au donépézil. Les huiles ont réduit les erreurs de mémoire de travail et de mémoire de référence en labyrinthe radial, amélioré la mémoire à long terme, et augmenté les taux de BDNF ainsi que la neurogenèse hippocampique, de façon dose-dépendante. L’association des deux huiles s’est montrée supérieure à chacune isolément.

Ces travaux pointent dans une direction cohérente : une interaction avec les voies cholinergiques et la plasticité neuronale. Ils ne constituent pas une preuve clinique — aucun essai n’a été mené chez un patient Alzheimer humain. Et l’histoire de la mélisse invite à la prudence sur ce qu’un modèle animal prometteur devient une fois soumis à un essai correctement aveuglé.

7. La revue Cochrane : la synthèse qui met tout en cohérence

La revue Cochrane Aromatherapy for dementia (Ball, Owen-Booth, Gray, Shenkin, Hewitt, McCleery), mise à jour en août 2020, a examiné 13 essais randomisés comparant l’aromathérapie à un placebo ou aux soins habituels chez des personnes atteintes de démence, avec évaluation par la méthode GRADE.

Sa conclusion est sans ambiguïté : aucune preuve convaincante d’un bénéfice de l’aromathérapie chez les personnes atteintes de démence. Les auteurs précisent que des problèmes de conduite ou de rapport méthodologique dans la moitié des études incluses les ont rendues inexploitables pour les conclusions, que les résultats des autres étaient inconsistants, et que les effets indésirables ont été très mal documentés.

À la lumière de l’essai de 2011, cette conclusion cesse d’être surprenante : elle devient prévisible. Un corpus dont les essais les mieux conduits ne confirment pas les essais les plus enthousiastes, et dont l’aveugle est structurellement compromis par la nature même de l’intervention, ne peut pas produire de synthèse positive.

La lecture juste est donc la suivante : il n’existe pas, à ce jour, de démonstration d’une efficacité pharmacologique propre des huiles essentielles dans la démence, au sens de la médecine fondée sur les preuves. Ce qui est documenté, en revanche, c’est que les protocoles qui les emploient produisent des améliorations réelles, sûres, et probablement portées par leur dimension relationnelle.

8. Recherches émergentes : trois pistes, trois niveaux de preuve

Le borneol : exploration mécanistique sur modèle transgénique. Une étude publiée en 2026 dans BMC Complementary Medicine and Therapies (You et al.) explore l’huile essentielle de borneol issue de Cinnamomum camphora. Les auteurs ont caractérisé les constituants volatils par GC-TOFMS, mené une analyse de pharmacologie des réseaux et du docking moléculaire, identifiant cinq cibles moléculaires (ESR1, MAPK3, PGR, ERBB2, MAPK1) et la voie NF-κB comme mécanisme anti-inflammatoire principal. La validation expérimentale a été conduite sur un modèle murin transgénique APP/PS1 — un modèle génétique de la maladie — avec tests comportementaux, ELISA, western blot et immunohistochimie. Le niveau de validation dépasse donc le simple criblage computationnel, et le modèle est plus proche de la pathologie humaine que le modèle scopolamine. Cela reste une étude préclinique, sans donnée clinique humaine.

Un mélange testé en établissement à Taïwan. Lin, Shen, Chang et collègues (Journal of Nursing, 2025) ont testé un mélange nommé « Pampering » chez des résidents déments en soins de longue durée. Les résultats montrent une amélioration de la dépression globale, des troubles du comportement, des symptômes physiques et émotionnels, ainsi que de la qualité du sommeil et du dysfonctionnement diurne, entre pré- et post-test. Les auteurs soulignent eux-mêmes le point essentiel : les effets se sont estompés rapidement après l’arrêt de l’intervention. Design pré/post sans groupe contrôle : les réserves développées plus haut s’appliquent intégralement.

Olive et souchet : piste préclinique. Hamad et al. (Current Pharmaceutical Biotechnology, 2026) ont évalué les huiles essentielles d’olive (Olea europaea) et de souchet (Cyperus esculentus) chez des rats sur un modèle de démence de type Alzheimer, avec analyse de biomarqueurs sériques. Piste de recherche, non transposable au patient.

9. Tableau récapitulatif des niveaux de preuve

Travail Design Aveugle Résultat Portée
Burns et al., 2011 (mélisse vs donépézil) Randomisé, double aveugle, groupes parallèles, 3 centres, 114 patients Oui, garanti(pince-nez) Aucune supériorité sur placebo, ni pour la mélisse ni pour le donépézil. Amélioration de 18 % (PAS) et 37 % (NPI) dans les trois groupes Donnée la plus robuste du domaine
Ballard et al., 2002 (mélisse, voie cutanée) Randomisé, double aveugle contre placebo, 72 patients Fragile (odeur perceptible) 35 % de réduction du score CMAI contre 11 % sous placebo Résultat non répliqué en 2011 par la même équipe
Lin et al., 2007 (lavande diffusée) Randomisé cross-over, 70 patients déments Fragile (odeur perceptible) Amélioration de l’agitation et des troubles nocturnes À relire à la lumière du biais d’aveugle
Jimbo et al., 2009 (protocole circadien) Étude pilote sans groupe contrôle parallèle, 17 patients Alzheimer Non Amélioration cognitive rapportée Hypothèse structurée, pas une preuve
Moss & Oliver, 2012 (romarin à cinéole) Corrélationnel, 20 volontaires sains Non applicable Corrélation entre cinéole plasmatique et performances cognitives Démontre l’absorption systémique, pas un bénéfice clinique
Al-Tawarah et al., 2023 (romarin + menthe) Modèle animal (scopolamine) Non applicable Mémoire, BDNF et neurogenèse améliorés Préclinique
You et al., 2026 (borneol) Pharmacologie des réseaux + modèle murin transgénique APP/PS1 Non applicable Cibles moléculaires et voie NF-κB identifiées Préclinique
Cochrane — Ball et al., 2020 Revue systématique, 13 essais randomisés, méthode GRADE Aucune preuve convaincante d’un bénéfice Synthèse de référence

10. Précautions d’emploi et sécurité chez le patient âgé

L’évaluation de la balance bénéfice/risque est le fondement de la responsabilité pharmaceutique. Le patient âgé atteint de troubles neurodégénératifs présente une vulnérabilité physiologique propre : peau plus fine, fonctions rénale et hépatique ralenties, polymédication fréquente.

  • La voie orale est à proscrire en autonomie chez ces patients, en raison du risque de fausse route lié aux troubles de la déglutition fréquents à un stade avancé.
  • L’application d’huile essentielle pure sur la peau est déconseillée sur un tissu cutané fragilisé. Les essais cités utilisaient des formes diluées et formulées, de type lotion.
  • Vigilance en cas de traitement par inhibiteur de l’acétylcholinestérase (donépézil, rivastigmine) : plusieurs travaux suggérant une action sur les voies cholinergiques, toute association doit être signalée au médecin traitant.
  • Toute introduction d’huile essentielle dans l’accompagnement d’un patient Alzheimer doit être discutée avec l’équipe médicale et tracée dans le dossier de soins si elle est mise en place en établissement.
  • Aucune donnée ne permet de présenter l’aromathérapie comme un substitut à un traitement médicamenteux, ni comme un traitement de la maladie d’Alzheimer.

Pour toute question sur une interaction médicamenteuse spécifique, le pharmacien d’officine reste l’interlocuteur de référence.

11. Ce que ce dossier nous apprend sur la pratique et la formation

S’il fallait ne retenir qu’une chose de cet article, ce ne serait pas une liste d’huiles. Ce serait ceci : l’argument le plus répété du secteur — « les huiles essentielles agissent sur le système limbique par l’olfaction » — est celui qui résiste le moins bien à l’examen dès qu’on l’applique au patient Alzheimer. Et l’essai le plus rigoureux du domaine suggère que le bénéfice réel se situe ailleurs : dans le toucher, l’attention, la régularité du geste de soin.

C’est une conclusion exigeante, et elle n’arrange pas le discours commercial dominant. Elle est pourtant infiniment plus utile en pratique : elle indique à un soignant où porter son effort, et elle explique pourquoi un protocole mal conçu — quelques gouttes déposées sur un mouchoir, sans présence ni régularité — ne produira probablement rien de mesurable. Le flacon n’est pas le soin. Il en est le support.

Savoir lire cette littérature — distinguer une corrélation d’une causalité, repérer un défaut d’aveugle, comprendre ce qu’un modèle animal peut et ne peut pas dire, savoir ce qu’une revue Cochrane évalue réellement — n’est pas un raffinement académique. C’est la compétence qui sépare un accompagnement professionnel d’une promesse.

Questions fréquentes

Les huiles essentielles peuvent-elles soigner la maladie d’Alzheimer ? Non. Aucune donnée scientifique ne permet de l’affirmer, et aucune huile essentielle n’a d’effet démontré sur l’évolution de la maladie. Les travaux disponibles portent sur des symptômes comportementaux comme l’agitation, jamais sur la pathologie elle-même.

La lavande est-elle efficace contre l’agitation dans la maladie d’Alzheimer ? Des essais cliniques rapportent une amélioration, mais leur aveugle est fragile : le personnel évaluateur perçoit l’odeur diffusée et connaît donc le groupe d’attribution. L’essai le mieux aveuglé du domaine, mené sur la mélisse en 2011, n’a pas retrouvé de supériorité sur le placebo.

Pourquoi utiliser l’olfaction chez des patients qui ont perdu l’odorat ? C’est précisément la contradiction analysée dans cet article. Les données les plus solides suggèrent que le bénéfice observé ne dépend pas de la perception de l’odeur, et qu’une part importante tient au toucher et à l’interaction associés au protocole.

Peut-on associer huiles essentielles et donépézil ? Cette association doit systématiquement être signalée au médecin traitant. Plusieurs travaux suggèrent une action des huiles étudiées sur les mêmes voies cholinergiques que les inhibiteurs de l’acétylcholinestérase, ce qui justifie un avis médical préalable.

Sources

  • Burns A, Perry E, Holmes C, Francis P, Morris J, Howes MJ, Chazot P, Lees G, Ballard C. « A double-blind placebo-controlled randomized trial of Melissa officinalis oil and donepezil for the treatment of agitation in Alzheimer’s disease ». Dementia and Geriatric Cognitive Disorders, 2011, 31(2):158-164. PMID 21335973.
  • Ball EL, Owen-Booth B, Gray A, Shenkin SD, Hewitt J, McCleery J. « Aromatherapy for dementia ». Cochrane Database of Systematic Reviews, 2020, Issue 8, Art. No. CD003150. PMID 32813272.
  • Ballard CG, O’Brien JT, Reichelt K, Perry EK. « Aromatherapy as a safe and effective treatment for the management of agitation in severe dementia: the results of a double-blind, placebo-controlled trial with Melissa ». Journal of Clinical Psychiatry, 2002, 63(7):553-558. PMID 12143909.
  • Jimbo D, Kimura Y, Taniguchi M, Inoue M, Urakami K. « Effect of aromatherapy on patients with Alzheimer’s disease ». Psychogeriatrics, 2009, 9(4):173-179.
  • Lin PW, Chan WC, Ng BF, Lam LC. « Efficacy of aromatherapy (Lavandula angustifolia) as an intervention for agitated behaviours in Chinese older persons with dementia: a cross-over randomized trial ». International Journal of Geriatric Psychiatry, 2007, 22(5):405-410.
  • Moss M, Oliver L. « Plasma 1,8-cineole correlates with cognitive performance following exposure to rosemary essential oil aroma ». 2012.
  • Takahashi M et al., 2014. Mécanisme sérotoninergique de l’effet anxiolytique de la lavande par voie inhalée, modèle murin.
  • Al-Tawarah NM, Al-Dmour RH, Abu Hajleh MN, Khleifat KM, Alqaraleh M, Al-Saraireh YM, Jaradat AQ, Al-Dujaili EAS. « Rosmarinus officinalis and Mentha piperita Oils Supplementation Enhances Memory in a Rat Model of Scopolamine-Induced Alzheimer’s Disease-like Condition ». Nutrients, 2023, 15(6):1547. PMID 36986277.
  • You C, Wu S, Zhang Y, Li Q, Cui Y, Wu Y. « Exploration of borneol essential oil function in the treatment of Alzheimer’s disease based on network pharmacology and experimental validation ». BMC Complementary Medicine and Therapies, 2026, 26(1):86. PMID 41639713.
  • Lin AE, Shen WC, Chang YY, Shen MH, Wang JJ. « Effects of Administering Essential Oil Blends on Depressive Mood and Sleep Quality in Elderly Residents With Dementia in Long-Term Care Facilities ». Hu Li Za Zhi (Journal of Nursing), 2025, 72(6):43-52. PMID 41277119.
  • Hamad GM et al. « Essential Oils from Olea europaea and Cyperus esculentus Exhibit Promising Therapeutic Effect against Alzheimer’s Disease in a Rat Model ». Current Pharmaceutical Biotechnology, 2026, 27(3):363-375. PMID 40990275.
  • Johannessen B, 2013. Étude de terrain en maison de retraite norvégienne sur la lavande et l’agitation nocturne.
  • Massol F. « Place de l’aromathérapie dans la prise en charge des maladies d’Alzheimer et de Parkinson ». Thèse d’exercice de pharmacie, Université de Rouen, 2020 (dépôt DUMAS n°03071632).
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Portrait de Marie Mori souriante, assise devant un mur de briques anciennes, portant un blazer blanc et un t-shirt décontracté.

Marie Mori

Marie Mori

Docteure en pharmacie depuis plus de 15 ans, j’allie rigueur scientifique et approche globale pour promouvoir une santé intégrative et naturelle.

  • Expertise & Terrain : Titulaire d’un Master en cosmétologie et d’un DU en phyto-aromathérapie scientifique (formée chez Pierre Fabre), j’exerce concrètement en milieu médicalisé (CHU et EHPAD).

  • Parcours & Conseil : Après 12 ans dans l’industrie pharmaceutique comme directrice des ventes, je suis consultante en dermo-cosmétique pour Pharmactiv et collabore avec OCP Formation et les CFA.

  • Transmission : Ayant formé plus de 10 000 personnes, je suis formatrice CQP aromathérapie/phytothérapie à Purple Campus, accréditée IFA (International Federation of Aromatherapists) et conférencière.

Marie Mori

Docteure en pharmacie depuis plus de 15 ans, j’allie rigueur scientifique et approche globale pour promouvoir une santé intégrative et naturelle.

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  • Parcours & Conseil : Après 12 ans dans l’industrie pharmaceutique comme directrice des ventes, je suis consultante en dermo-cosmétique pour Pharmactiv et collabore avec OCP Formation et les CFA.

  • Transmission : Ayant formé plus de 10 000 personnes, je suis formatrice CQP aromathérapie/phytothérapie à Purple Campus, accréditée IFA (International Federation of Aromatherapists) et conférencière.